Pop art, nouveau réalisme, hyperréalisme, etc.

L’art des années 60’ et 70’ en belgique

Fin 2015 s’ouvraient successivement trois expositions européennes autour du Pop Art, offrant chacune un nouvel éclairage sur les oeuvres produites durant les années 60-70. «Pop Art in Belgium !» inaugurée à l’espace ING Center de Bruxelles entendait démontrer l’influence du Pop Art américain sur les artistes belges1. «Pop Impact : Women Artists»2 à la Maison de la Culture de Namur réunissait autour de la Namuroise Evelyne Axell des artistes-femmes longtemps tenues éloignées de l’avant-scène artistique. A Londres enfin, «The EY Exhibition : World Goes Pop»3 entamait un tour du monde audacieux du Pop en laissant de côté les modèles anglais et américain pour révéler la portée universelle d’un art4 marqué par l’émergence de la société de consommation. Depuis, l’intérêt pour les Golden Sixties, «cette période dorée où un petit nombre d’êtres humains dans une partie du monde connurent une aisance matérielle sans autre exemple dans l’histoire de l’espèce»5 et leur impact au niveau national ne semble pas faiblir. Si cette décennie a vu naître un grand nombre de pratiques et mouvements artistiques (Op art, cinétisme, Arte povera, happenings, art vidéo, etc.), en Belgique, elle se signale, également par le grand retour du figuratif. Bien qu’il coexiste avec d’autres courants artistiques, ce retour de la réalité, incarné dans ses multiples déclinaisons (Pop Art, Nouveau réalisme, Hyperréalisme, etc) restera ici notre principal axe de réflexion. Alors que l’héritage de mai 68 en Belgique revient sur le devant de l’actualité6, la sélection de la galerie Laurentin se penche sur cette période de grands bouleversements en présentant les oeuvres d’artistes belges, parmi les plus emblématiques de ce «retour à la figuration».

Le retour de la Figuration

Au début des sixties, la scène culturelle belge est portée par un événement historique : l’exposition universelle 58 sera un événement visité par plus de 40 millions de personnes, à la recherche d’un «bilan du monde à venir»7. La scène artistique belge se déployait alors principalement entre le surréalisme, l’expressionisme flamand et l’art abstrait comme en témoigne l’exposition au Palais des Beaux -Arts : 50 ans d’art moderne. 

En Flandres, à la Hessenhuis, se constitue un groupe d’artistes flamands et bruxellois (dont font partie Paul Van Hoeydonck et Pol Mara) bien décidés à laisser leur empreinte en Belgique. S’il a un temps de vie assez limité, de 1958 à 1962, il permettra de créer un climat d’émulation et d’alimenter le débat d’idées, ce qui mènera avec d’autres initiatives, à ébranler «sérieusement l’opposition systématique envers l’art moderne et la création contemporaine»8. A cela s’ajoute l’impact des «Forums», ces espaces d’exposition créés de 1959 à 1963 à Ostende, puis à Gand, à l’initiative de l’avocat Karel J. Geirlandt. Ce dernier, alors grand défenseur de l’art abstrait deviendra, au fil des éditions et sous l’influence possible de Pierre Restany, maître à penser du Nouveau réalisme, le chantre du retour de la figuration en Belgique9. 

Aux murs des expositions Forum 63, se retrouvent beaucoup d’oeuvres des Nouveaux réalistes français mais aussi les assemblages des belges Paul Van Hoeydonck et Vic Gentils. À Bruxelles, la Galerie d’aujourd’hui, sise au rez-de-chaussée du Palais des Beaux-arts et dirigée par le 

passionné Pierre Janlet, offre aussi ses cimaises à l’actualité internationale. Dès 1962, l’espace sera dédié aux tendances nouvelles, et présentera une première exposition des Nouveaux réalistes français.

Le rôle de premier plan dans la diffusion du Pop Art en Belgique sera lui occupé par la galerie Sonnabend. Séparée de son mari, le marchand d’art Léo Castelli, grand défenseur du Pop Art américain, Ileana Schapiro, remariée à Michael Sonnabend, décide d’ouvrir une galerie quai des Grands Augustins, à Paris (1962). Ayant gardé de bons contacts avec Castelli, elle puisera directement à sa source pour présenter une longue série d’expositions presqu’exclusivement consacrées au Pop Art américain. 

1964 : New York sacrée

Le triomphe de Robert Rauschenberg, Grand Prix à la Biennale de Venise suscite l’émoi du monde de l’art européen qui voit basculer le centre de gravité de Paris à New York sur laquelle tous les yeux sont désormais fixés. En Belgique, le retour du figuratif se signale par plusieurs événements importants, dont l’ouverture de l’exposition «Figuratie Defiguratie» à Gand en 1964. Sous-titrée «La figure humaine depuis Picasso» cette manifestation propose un large éventail d’artistes figuratifs ; parmi lesquels un certain nombre de Nouveaux réalistes français et d’artistes pop américain et anglais. Paul Van Hoeydonck y présente Triptyque (1964), un assemblage de mannequins sur une toile. Dans le catalogue, Karel Geirlandt voit dans le Pop Art la cause de «ce revival de la figuration»10. La même année, la Documenta à Cassel sera également envahie d’oeuvres pop pour la plupart américaines et anglaises. La Belgique est présente avec Paul Van Hoeydonck et Vic Gentils qui sont vus désormais comme les «pionniers belges du Nouveau Réalisme»11.

L’année 1964 marque les premiers pas en peinture d’une jeune artiste encore inconnue – Evelyne Axell. Elle accompagne son mari Jean Antoine sur le tournage de Dieu est-il pop ? à la rencontre des jeunes artistes anglais12. Ce sera pour elle une révélation. La diffusion du pop en Belgique se fera aussi directement par le petit écran. Pour le compte de la RTB, le jeune réalisateur s’engage dans trois documentaires sur ce nouveau mouvement qui bouleverse tout: outre Dieu est-il Pop ? réalisé avec Jean Dypréau, Jean Antoine tourne L’Aventure de l’objet, avec Pierre Restany et, avec l’aide d’Ileana Sonnabend, L’Ecole de New York (1965).

Le 5 février 1965, soit neuf ans après le collage manifeste de Richard Hamilton (Just what is…?) qui devait offrir une certaine définition au Pop Art, la première exposition véritablement pop de Belgique s’ouvre aux Palais des Beaux-arts de Bruxelles. Intitulée «Pop Art, Nouveau réalisme, etc.», cette manifestation est organisée par Robert Giron, avec le concours du collectionneur Philippe Dotremont, de Jean Dypréau et de Pierre Restany. Il s’agit d’une version quelque peu modifiée de l’exposition initialement présentée au Musée de La Haye. Cette fois, les Belges André Bogaert, Marcel Broodthaers, Vic Gentils, Marcel Maeyer, Pol Mara et Paul Van Hoeydonck sont présents aux côtés des Nouveaux réalistes français et des Pop anglais et américains. L’exposition aura une influence marquante sur nombre d’artistes belges qui manifesteront une période pop après 65 (Louis-Marie Londot, Pol Bury, Cel Overberghe, etc.).

Joli mois de mai 68

En 1968, la plupart des artistes ont pris le train du pop et nombreux sont ceux à s’inspirer de cette atmosphère de liberté et de remise en question dans leur pratique artistique. Les grands événements qui secouent l’actualité trouvent un écho particulier dans les arts plastiques. Qu’il s’agisse de la course à l’espace (Paul Van Hoeydonck), de la dénonciation de la guerre du Vietnam (Balder, Wout Vercammen), ou de la libération des moeurs (Pol Mara, Evelyne Axell, etc), le réel se trouve désormais au centre des intentions picturales. L’arrivée massive des nouveaux matériaux sur le marché (la mousse de polyuréthane et autres plastiques) permet d’explorer des voies innovantes. Les créatrices comme Evelyne Axell ou Mi van Landuyt les utiliseront d’autant plus facilement qu’ils sont «vierge(s) de tout appareil critique, en dehors de toute tradition13».

A Bruxelles, lors du 28 mai, la contestation prend de l’ampleur. En solidarité avec les étudiants, les professeurs et le personnel de l’ULB où la contestation a déjà commencé, quelque 200 artistes occupent le Palais des Beaux-arts. Emmené par trois personnalités très différentes : Marcel Broodthaers, Serge Creuz et Roger Somville, le mouvement s’organise en assemblées libres et groupes de travail, dénonçant la politique officielle de diffusion culturelle et s’opposant à la «culture de classe». Evelyne Axell, présente également, affutera l’aspect politique de son oeuvre. Inscrite au comité de soutien belge à Angela Davis, elle traduira son engagement politique notamment dans Le Joli Mois de mai. Ce triptyque est autant une référence aux mouvements estudiantins qui animent le pavé à Paris, qu’une déclaration sur son statut d’artiste peintre (joli Moi) et la célébration de l’art actuel (portrait de Pierre Restany). A Amsterdam, le groupe gantois Nieuwe Rococo «emballe» le Stedelijk Museum pour protester contre le manque d’attention des circuits officiels.

Du Pop art à l’hyperréalisme

En 1970, l’exposition «Pop Art, Nouveau Réalisme» au Casino de Knokke accueille l’exposition mise sur pied par Emile Langui cinq ans plus tôt, en y intégrant cette fois un panel représentatif d’artistes belges (Marcel Broothaers, Roger Raveel, Etienne Elias, Vic Gentils, Paul Van Hoeydonck, Panamarenko, Pol Mara, etc). Evelyne Axell qui vient de remporter le 1er Prix de la Jeune Peinture Belge y expose Ceinture de sécurité (1966). Le Pop domine toujours mais la concurrence de nouveaux mouvements qui occupent l’actualité (art conceptuel, art minimal, hyperréalisme) commence à se faire sentir. 

Le nouveau courant qui allait supplanter le Pop en Belgique est venu directement en Europe avec la Documenta V en 1972. Un an plus tard, l’exposition «Hyperréalisme : maîtres américains et européens» à la Galerie Isy Brachot entend poursuivre le débat sur ce mouvement venu «une fois de plus d’Amérique»14, en consacrant au passage le terme d’hyperréalisme en francophonie. A côté des maîtres américains (Ralph Goings, Robert Bechtle, Chuck Close, etc.) se retrouvent les européens Gnoli, Klapheck, Richter et notamment les Belges Roland Delcol et Jacques Verduyn. Dans le texte qu’il signe dans le catalogue de l’exposition, Karel Geirlandt s’interroge sur les liens qui existent entre le Pop Art et l’hyperréalisme. S’il apparaît que les deux mouvements ont en commun «une figuration qui puise ses thèmes dans la vie urbaine d’aujourd’hui et dont l’expression formelle, la technique et la facture sont celles de mass media, qui ont élaboré et diffusé l’image de la vie moderne»15, l’hyperréalisme rompt cependant avec les prévisions de ce que serait le post Pop : «la fin de la peinture et l’identification de l’art avec la vie». C’est bien le contraire qui s’est produit ; «le triomphe du métier pictural et l’identification de l’art avec la photographie»16. Le critique Jean-Pierre Van Thieghem en fait la démonstration en comparant le travail d’un Georges Segal à celui, plus vériste, des Américains Duane Hanson ou John De Andrea17. «Au contraire de l’artiste Pop, chez qui l’environnement est intégré dans l’oeuvre, l’oeuvre est ici intégrée dans l’environnement»18. Cette promiscuité de l’art au réel ne manquera pas de faire débat. Les sculptures hyperréalistes comme celles de Jacques Verduyn s’inscrivent ainsi dans le prolongement social du pop, désacralisant l’oeuvre d’art au passage. 

Le 18 novembre 1973, la crise pétrolière vient mettre un terme brutal à l’insouciance financière de cette période dorée. En Belgique comme ailleurs, il marque le déclin de la période Pop et la poursuite vers d’autres interrogations artistiques directement héritées de la transformation profonde de la société.

Cinquante ans plus tard, les oeuvres produites durant cette période nous apparaissent à la fois comme emblématiques d’un temps révolu et toujours d’une étonnante actualité. Elles témoignent avec vitalité, couleurs éclatantes, esprit critique ou ironie de la formidable énergie créatrice d’une époque qui a remis en cause tous les conformismes. Sans jamais atteindre le caractère industriel de leurs collègues américains, les productions belges ont gardé un certain aspect artisanal et une singularité authentique.

Isabelle de Longrée

1JACOBS Carl, Pop art in Belgium ! Een/un coup de foudre. Catalogue d’exposition, ING Art Center, Bruxelles (15.10.2015-14,02.2016), éd Fond Mercator, Bruxelles, 2015. 

2KALLIOPI Minioudaki, DEVILLEZ Virginie, POP impact : Women artists. Catalogue d’exposition, Maison de la Culture de la Province de Namur, Namur (17.10.2015 -14.02.2016), éd. Luc Pire, Namur, 2015

3MORGAN Jessica, FRIGERI Flavia (dir), et al., The EY exhibition : The World goes Pop, catalogue exposition, , Tate Modern, Londres (17.09.2015-24.01.2016), éd. Tate Publishing, Londres, 2015

4Dans le catalogue The EY exhibition : The World Goes Pop, à la question de savoir s’ils s’étaient jamais considérés comme artiste pop, près de la moitié des plasticiens interviewés répondent qu’ils ne se reconnaissaient pas d’emblée comme tel. Certains se réclamant de courants plus spécifiques comme la Nouvelle figuration française ou le Nouveau réalisme, d’autres acceptant d’être identifiés ainsi a posteriori. Op. cit., «A conversation about pop : Tate asks the artists»,p. 123-134.

5STEPHANY Pierre, Les années 60 en Belgique, Bruxelles, Racine, 2007, p. 10

6Le journal Le Soir et l’ULB y consacre un travail commun d’analyses et d’enquêtes qui sera publié tout au le long de l’année 2018. 

7STEPHANY Pierre, op. cit. p. 9

8GEIRLANDT Karel J. «La Société des Beaux-arts à cinquante ans» dans Un demi-siècle d’exposition au Palais des Beaux-arts, éd. Société des expositions du Palais des Beaux-arts de Bruxelles/ Snoeck-Ducaju & Zoon, Bruxelles, 1981

9Op. cit. Pop Art in Belgium!, p. 22

10Ibid. p. 13

11Ibid. p. 36

12ANTOINE Jean, CEYSSON Bernard, et al. Evelyne Axell, From Pop Art to Paradise/Le Pop Art jusqu’au paradis, catalogue d’exposition, Musée Félicien Rops, Maison de la Culture de la Province de Namur et Galerie Détour à Jambes (08.09-24.10.2004), éd. Somogy, Paris 2004.

13DEVILLEZ Virginie dans Pop Impact : Women Artists, op. cit. p.51

14GEIRLANDT Karel J. «Du Pop à l’hyperréalisme» dans GEIRLANDT Karel J.,VAN THIEGHEM Jean-Pierre, Hyperréalisme : maîtres américains et européens, catalogue d’exposition, Galerie Isy Brachot, Bruxelles (14.12.1973-09.02.1974), éd. Isy Brachot, Bruxelles, 1973, p. 8

15Ibid. p.7

16Ibid.

17VAN THIEGHEM Jean-Pierre, «Réalités hyperréalistes» dans Hyperréalisme : maîtres américains et européens, op cit. p.28

18VAN DEN BUSSCHE Willy, dans Hyperréalisme : maîtres américains et européens, op. cit, p. 154

© Galerie Laurentin, Paris, Bruxelles