Pol Bury ou l’art de sortir des pistes tracées

Depuis L’Homme qui marche de Rodin ou son Iris, la sculpture en Occident a su, mieux

encore que chez les classiques, qu’elle se devait d’intégrer à ses volumes ce qui semble son

contraire : les formes en mouvement. Premiers effets de l’invasion dans la vie courante des nouvelles

formes dues à la révolution industrielle qui trouvèrent, dès que la fin de la première guerre

mondiale a libéré le XXe siècle, en Léger un peintre et, en Calder, un inventeur à trois dimensions

du mouvement moderne. Avec le recul, nous voyons comment Pol Bury a su imposer son nom et

son oeuvre dans cette lignée pour le second XXe siècle, celui qui naît dans les ruines de l’Europe

et d’Hiroshima.

Ce qui me frappe dans sa démarche d’alors - je suis de la même génération que lui, de trois semaines

son cadet, c’est sa recherche des éléments, au sens de principes, de notions de base. Qu’il

s’agisse de la peinture ou de la sculpture. Ce sont ces bases auxquelles il demandera d’affronter le

mouvement. Ou plus exactement de se mettre en mouvement.

Ce qui signe l’art de Pol Bury, c’est ce rapport décalé entre le mouvement et la sculpture. Ce rapport

atteindra son comble, certes, avec les fontaines qui ne bougent que lorsqu’elles sont assez

remplies, mais Bury sait produire une attente du même ordre en nous, dès une sculpture comme

Boules sur un plan incliné, où le regard est captivé par l’attente de leur mise en mouvement, de leur

chute inexorable qui ne viendra pas. Pol Bury sait jouer à merveille de telles attentes du regard,

avec la lenteur propre à ses objets cinétiques qui jouent avec nous de l’imperceptible et aussi du

déclenchement.

C’est ce rapport qui introduit singulièrement le temps dans son oeuvre à trois dimensions comme

une quête de l’inattendu. Il signe aussi le mieux le rapport entre les arts mis en oeuvre par Pol Bury

et un XXe siècle de l’accélération continue dans l’environnement humain, dans l’information. Il

a su prendre l’information au sens fort de donner forme, former, de là, aussi, sa capacité à savoir

la découper. Pol Bury jouera au mieux de ces contradictions dans un volet de son oeuvre qui n‘est

qu’à lui, ses découpages et réassemblages de reproductions et de photographies, qu’il est éclairant,

comme le fait cette exposition, de confronter à ses sculptures.

Face à cette immobilisation de l’instant qu’apporte la photographie, aussi quand elle sert de reproduction,

Pol Bury déchaîne roueries et véhémence, pour nous apporter du neuf. On y retrouve

les deux volets de la sculpture. L’exaltation du mouvement contre sa fermeture, la libération de la

forme enclose. Pol Bury s’est ainsi beaucoup investi à déchaîner une reproduction de l’Odalisque

d’Ingres, voire du Manneken-Pis ou de la Tour Eiffel. Mais, là non plus, ce décloisonnement des

découpages de l‘immobilité photographique n’est jamais gratuit. Que Pol Bury impose le mouvement

à la statique ou amplifie les ondes de choc, le dérangement est toujours porté à son comble.

Il nous aide à voir autrement. Il libère notre savoir. Les « cinétisations » de la vie américaine qu’on

voit ici montrent le comble de sa liberté.

Sous toutes ses formes, l’art de Pol Bury détraque ainsi les convenances, qui sont, comme le disait

Picasso, la mort de l’art. C‘est bien cet art de voir hors des pistes tracées que Bury nous lègue de

plus précieux et qui gardera son oeuvre de vieillir.

Pierre Daix 

©Galerie Laurentin, Paris, Bruxelles