Roger Pierre Turine

Du  gris, du blanc, du bleu, un chouia de rouge…

Il y a la magie du bleu, il y a celle du blanc et, entre les deux, voire entre deux bleus ou deux blancs, parfois, une mince césure rouge.

Entrer dans un tableau de Geneviève Asse, c’est le cadeau inestimable, bienfaisant, rareté absolue, que vous offre cette très grande, cette immense dame d’un art abstrait qui, chez elle, serait le voile capable de fondre en halo envahissant une spiritualité avivée par les jeux plastiques.

Bleue du bleu de la mer de sa Bretagne natale quand le soleil y dope un gris qui s’évade, Asse, c’est la mer et c’est le ciel. L’espace immense en lequel elle peint en ne sachant plus bien qui elle est, où elle est. Un tableau de Geneviève Asse, c’est l’invitation à rentrer en nous-mêmes quand rien ne transpire plus que l’au-delà de la toile. Sa substantifique moelle.     

          

Je me souviens de ma première rencontre avec ses toiles, à l’époque déjà quasi bleues de bleu, avec d’infinies superpositions de couches, de légèretés, de puissances émotionnelles. J’en demeurai bouche bée, regard ébloui, émotion au fin fond de l’être.

Hasard des calendriers ou grave défaut de connaissance, j’avais mis un certain temps avant de subodorer les pouvoirs de cette peinture venue du tréfonds des âges, du cœur à l’ouvrage d’un être d’exception qui sut concentrer toute son attention sur des jeux de lignes et de surfaces à tu et à toi avec l’indicible. Ce fut à la galerie de Claude Bernard, apôtre des plus grands talents, rue des Beaux Arts, à Paris.

Si je l’ai rencontrée trop tardivement, dès la première rencontre l’adhésion fut totale et la suite, ayant eu la chance de dialoguer avec la dame responsable de pareils émois, alors qu’elle était encore vive et battante, fut un bonheur d’une telle force qu’il ne me restait plus qu’à le vivre, l’amplifier, d’exposition en rétrospective.

Par chance, si Geneviève Asse a, longue carrière de quêtes et d’essais, privilégié, tour à tour, les gris, les blancs, les bleus, une certaine figuration avant l’abstraction, de manière toujours plus radicale et supérieure, elle lia amitié avec d’autres créateurs de ce peu, de ce rien qui corse le tout d’évidences surnaturelles… Morandi, Giacometti, Tal-Coat, Soulages…

Geneviève Asse, on le sait, ne fut pas seulement peintre. Femme d’action en toutes ses entreprises, elle fut, durant le conflit armé des années quarante, une résistante audacieuse, sans peur et sans reproche.

Elevée dans la solitude auprès de sa grand-mère, elle sut toujours, avec force et opiniâtreté, résister aux effluves des modes, aux appels de courants artistiques en lesquels elle n’aurait pu condenser ses voix intérieures.

Frêle mais visage aigu, souriante mais ferme en ses résolutions, Asse a mené son combat seule à seule avec un destin qui l’aura élevée au pinacle des arts et honorée des plus hautes récompenses françaises.

Sa peinture, c’est elle en toute modestie.

Elle et son penchant prononcé pour les grandes plages colorées, travaillées, ourdies dans le silence de l’atelier, elle et une peinture qui le lui rend bien.

Pureté, sérénité, confiance, partage, ferveur. Simplicité. Bleus qui chantent. Avec ses bleus, ses gris, ses blancs, ses lignes de démarcation, ses césures, Asse vous psalmodie, pour vous seul, ses petites musiques heureuses, joviales ou chagrines, des confins d’une âme sans manières ni regrets. Point de discours, trop souvent inconvenant : du bleu spatial à perte d’espace et de pensée.

Il y a ses très petits, minuscules, tableaux éclaboussant l’environ de leurs urgences. Il y a ses très grandes, monumentales, toiles réduisant déjà l’espace à leur être inféodé. Le bleu Asse fait merveille à travers le temps. Il bouleverse le cours des jours et de nos nuits rêveuses.

De l’Île Saint-Louis, son repère parisien, à son Île aux Moines, sa masure bretonne, Geneviève Asse a parcouru bien des îles en chaque tableau. Sans cesse à l’affût de ces luminosités qui la transportent entre bleus différents selon son attrait de l’instant.

Il faut s’approcher de ses toiles, entre bleus et camaïeux, elles respirent, transpirent, reflets d’instants et états d’âme en harmonie. On y sent le pinceau, la mise en couleur appropriée, délicate.

Un visiteur d’une de ses expositions, nous nous en souvenons, posa cet avis en mode presque silencieux : « Chacun reçoit comme un écho en soi. Si on n’a pas l’art dans la vie, on passe à côté de la vie. »

Aux côtés de ses toiles, il y a ses gravures d’une précision d’horlogère. A leur manière, car elle y aura mis tout son cœur, des pièces uniques. Et il y a ses innombrables carnets, souvenirs au jour le jour d’impressions croquées dans l’instant. De vraies merveilles. Les élans d’un cœur pur.

Roger Pierre Turine  

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